20.08.2007
Pour comprendre...
Karl Marx a dit: "Celui qui ne connait pas l'histoire est condamné à la revivre"
Que dire quand l'histoire a été on ne peut plus volontairement falsifiée ?
Nous allons reproduire l'intégralité d'un entretien accordé au Vif/L'Express du 28 février 2003 par Georges TATE. Il n'a rien perdu, hélas, de sa cruelle actualité.
Le texte est assez long mais il vaut la peine d'être lu jusqu'au bout. Du moins pour ceux qui ne veulent pas mourir idiot.Les commentaires et les questions de l'hebdomadaire sont en italique.
LES CROISES PILLAIENT, VIOLAIENT, MASSACRAIENT,...

Ce sont de vieux mots, dont nous reviennent aujourd'hui d'inquiétants échos: guerre sainte, infidèles, délivrer les lieux saints, libérer Jérusalem...
En ce temps-là , c'était nos ancêtres, les Francs, qui les employaient, au nom d'une certaine idée de la chrétienté .
Le Moyen-Orient était devenu arabe, bientôt musulman. Cette réalité leur était insupportable... Des croisades, nos livres scolaires ont retenu des enluminures, l'image des preux chevaliers. Le regard que porte Georges Tate est bien différent : de toute l'histoire du Moyen-Orient, l'épisode chrétien fut l'un des plus noirs. Et nous n'avons pas fini d'en mesurer les effets...

Georges Tate
Il vit entre deux mondes, l'Europe et le Moyen-Orient, et entre deux passions, l'histoire et l'archéologie. Professeur à l'université de Versailles, il a passé plus de vingt ans à Beyrouth et à Damas et dirigé les fouilles faites en Syrie dans la région dite des « villes mortes » . Autant dire que Georges Tate a toujours occupé un poste d'observateur (il est aussi l'auteur de L'Orient des croisades, Gallimard/ Découvertes). (...)
Pendant plus de mille ans, le Moyen-Orient a été le lieu d'affrontements entre Occident et Orient, entre chrétiens et musulmans. On ose à peine employer ce terme, mais il s'agissait bien d'un choc de civilisations.
On peut le dire, en effet. Le Moyen-Orient, région de toutes les origines, fut aussi le lieu de tous les affrontements. A la mort de Mahomet, en 632, au moment où l'islam se développe en Arabie, la Méditerranée orientale fait partie de l'empire de Constantinople : né du partage de l'Empire romain en deux, cet Empire « byzantin » est un empire chrétien, grec et riche, qui comprend de grandes villes construites en pierre ; mais il est affaibli par un siècle de guerres avec l'Empire perse, et profondément divisé par des querelles théologiques sur la nature du Christ.
C'est dans ce contexte que les descendants de Mahomet entreprennent la conquête du Moyen-Orient. Après les quatre califes « bien guidés », successeurs directs du Prophète, viennent les Omeyyades, qui s'installent à Damas, puis les Abbassides, qui créent une nouvelle capitale en Mésopotamie : Bagdad. L'Empire byzantin se replie sur l'Anatolie, avec Constantinople comme centre.

Constantinople
Les Arabes, qui envahissent la Syrie, la Mésopotamie, la Palestine, sont plutôt bien reçus par les populations.
Les Arabes leur apparaissent comme des libérateurs, alors que les Byzantins les étouffaient sous de lourds tributs. Progressivement, le grec, que l'on parlait jusque dans les campagnes syriennes, est délaissé au profit de l'arabe. A cette époque, le monde islamique, qui s'étend de l'Inde à l'Espagne, est florissant : les arts, les sciences se développent ; on y pratique une vraie tolérance religieuse, alors qu'en Europe les hérétiques sont hors la loi. Les Arabes ne cherchent pas à convertir à l'islam, quand Charlemagne convertit les peuples vaincus par la force.Ils accordent un statut légal aux chrétiens et aux juifs de Syrie et de Palestine. A Damas et à Jérusalem, ces derniers accèdent librement à leurs lieux de culte. Dans les mêmes villes, ils fréquentent des lieux de culte voisins, certaines églises ayant même été partagées au lendemain de la conquête.
Chrétiens, juifs et musulmans priant dans les mêmes lieux, cela fait rêver...
En fait, dans les pays de vieille civilisation comme l'Irak et la Syrie, l'islamisation a été lente. A la fin du 11ème siècle, il y a encore beaucoup de chrétiens au Moyen-Orient, en Egypte notamment... Les califes n'ont pas construit un Etat centralisé permettant de maîtriser un territoire aussi vaste. Le monde musulman s'est donc fragmenté à la suite de querelles religieuses (entre sunnites et chiites) et de séparatismes régionaux. En Egypte, les Fanmides (chiites) se proclament califes et fondent Le Caire. Et les Turcs, convertis à l'islam, eux aussi, mais sunnite, entrent à Bagdad (1055) et, après une tentative unitaire, se divisent à leur tour.
A ce moment-là, l'Occident, lui, sort tout juste de la longue nuit des invasions
L'Occident est alors un monde primitif, avec ses châteaux en bois, ses petits seigneurs, ses chevaliers, et ses paysans pauvres et assujettis. Mais il se redresse lentement et regarde vers l'Orient. A l'époque, les pèlerinages attirent des foules : vers 1064, près de 12 000 personnes se rendent à pied à Jérusalem avec l'évêque Gûnther. A cause des Turcs, l'accès à la ville sainte est temporairement difficile. D'où l'idée d'aller la « libérer ». En fait, en lançant son fameux appel à la croisade en 1095, le pape Urbain II conçoit un projet de plus vaste envergure : ras- sembler, en une grande expédition, les chevaliers indisciplinés et remettre de l'ordre dans la chrétienté. Aux croisés il offre la rémission des péchés et la suspension de toutes les actions menées contre eux en justice. Des milliers de gens répondent à l'appel. Ils marchent d'abord vers Constantinople, à la consternation des Byzantins, qui voient en eux des barbares nombreux comme des sauterelles et des hérétiques. L'empereur byzantin Alexis Ier leur fait jurer de rendre à l'empire les territoires reconquis sur les Arabes qui lui avaient appartenu. Ils ne tiendront pas parole.

Urbain II prêchant la croisade
Car ces bons chrétiens de croisés se comportent comme des sauvages.
Pour eux, seuls comptent la foi, le salut et la force. Disons-le franchement : notre historiographie a longtemps occulté la réalité de ces expéditions, en insistant sur leur aspect héroïque. Les croisés se sont comportés comme des sauvages sanguinaires, qui pillaient, violaient, massacraient. Pour les Byzantins et les musulmans, les croisades représentent la barbarie. En Rhénanie, ils exterminent les juifs, qu'ils tiennent pour les assassins du Christ. Partout, ils commettent des carnages massifs. Jusque-là, entre Byzantins et Arabes, on ne se ménageait pas, mais on échangeait tout de même les prisonniers, on passait des accords. Rien de tel avec les croisés. Il leur est même arrivé de pratiquer l'anthropophagie.
Anthropophages, les croisés !
Dans la première croisade, il existe des Tafurs, dont les prédicateurs prônent le dénuement : ils combattent avec des bâtons et massacrent systématiquement les musulmans. Quand les habitants d'une ville du nord de la Syrie (Maara) se rendent, les croisés les exterminent tous ; pressés par la famine, ils font cuire les corps des hommes et des enfants. Les auteurs latins en parlent très explicitement.
Quand ces agréables personnages arrivent à Jérusalem, trois ans après le début de la croisade, ils ne font pas non plus dans la dentelle, n'est-ce pas ?
La ville resplendit sous le soleil, comme une image de la Jérusalem céleste. Pour eux, c'est un éblouissement. La Jérusalem céleste ne doit-elle pas descendre, à la fin des temps, sur la Jérusalem terrestre ? Qui meurt à Jérusalem est ainsi assuré d'être auprès du Christ lors du Jugement dernier. Pieds nus, 12 000 hommes décharnés défilent autour des murailles, persuadés que Dieu, comme à Jéricho, les fera s'effondrer. En vain. Ils prennent alors la ville d'assaut. Pendant deux jours, c'est un bain de sang inouï. Musulmans et juifs sont passés au fil de l'épée ou brûlés... Les Francs éprouvent une véritable haine de tout ce qui n'est pas soi. Ils pensent qu'en tuant l'infidèle ils gagnent le paradis.

Prise de Jérusalem par les croisés (1099)
On a déjà entendu cela quelque part...Cinq États latins sont alors créés en territoire musulman, dont le royaume de Jérusalem qui occupe grosso modo le territoire actuel d'Israël et de la Palestine.
Les Francs s'installent dans les villes, la campagne restant musulmane. Dans les royaumes, on reproduit le modèle féodal de la monarchie occidentale : un roi, des seigneurs locaux, une hiérarchie ecclésiastique qui s'arroge les églises, au mépris des chrétiens d'Orient, considérés eux aussi comme des hérétiques (au bout de trois générations, ces derniers s'allieront avec les musulmans). Faibles en nombre (120 000 personnes environ), les Francs se replient dans leurs châteaux et s'appuient sur leur armée, dont les fameux Templiers. Les Etats latins sont des greffons dans un monde résolument hostile.
Et, dès lors, les musulmans feront tout pour tes rejeter.
Oui. L'un des Etats francs, le comté d'Edesse, tombe aux mains des musulmans. L’Europe s'affole. Saint Bernard prêche une deuxième croisade. Il professe une doctrine que nous qualifierions d'intégriste : « II vaut mieux que les païens soient tués plutôt que de laisser la menace que représentent les pécheurs au-dessus de la tête des justes », écrit-il dans De lande novae militiae

Saint Bernard prêche la 2ème croisade
Voilà une sainte icône qui tombe...
La deuxième croisade échoue. Pour les musulmans, les Francs ne sont plus invincibles ! Un vieux devoir oublié resurgit : le jihad. L'émir Nur ed-Din en fait la base de son idéologie politique : Jérusalem est une terre sainte de l'islam ; il faut reconquérir les territoires perdus de l'islam en réalisant son unité politique. Au nom du jihad, Nur ed-Din reconquiert le comté d'Edesse, unifie la Syrie où, à côté des mosquées, il fonde, comme institutions d'Etat, des écoles coraniques, des madrasas. Saladin, fils d'un lieutenant de Nur ed-Din qui s'est emparé de l'Egypte, reprend lui aussi l'idée de guerre sainte.
Saladin est devenu un symbole à la fois pour les musulmans et pour les Occidentaux.
Après coup, les chrétiens en ont fait le modèle du roi chevaleresque, de l'ennemi que l'on respecte. On a même prétendu qu'avant de mourir il s'était converti au christianisme, ce qui est faux. Partout, Saladin proclame le jihad, et la nécessité de rejeter les Francs à la mer. A Hattin, en 1187, avec ses 60 000 guerriers, il écrase les Francs. Il ne leur reste que leurs forteresses. Saladin les reprend une par une. Parmi elles, Jérusalem : Saladin ne veut pas se venger du massacre accompli autrefois par les croisés. Il fait sortir les chrétiens, les obligeant à payer un prix pour se racheter, payant lui-même le rachat de nombreux chrétiens. Il rouvre les mosquées, ferme le Saint-Sépulcre... Une fois encore, l'Europe s'émeut.

Saladin
Et c'est reparti pour une nouvelle croisade, que lancent de concert les rois Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste.
Elle se conclut par une trêve qui garantit la liberté des pèlerinages, en particulier le libre accès de Jérusalem aux chrétiens. Que les chrétiens viennent au Saint-Sépulcre, les musulmans n'en ont cure. Mais ils ne veulent plus d'une puissance militaire occidentale sur leurs terres. Cela n'est pas négociable. Pourtant, en Occident, le pape s'obstine. La quatrième croisade est détournéecontre... les Byzantins : les croisés pillent Constantinople (1204) ! Quant à la cinquième croisade, en 1217, elle vise l'Egypte, que l'on échangera contre l'ancien royaume de Jérusalem. Mais le légat du pape réclame la création d'un Etat franc en Egypte. Et la croisade tourne au désastre... L'empereur germanique Frédéric II, au terme de la croisade suivante, apporte un espoir de solution en négociant un accord sur Jérusalem donnant les mosquées d'Omar et al-Aqsa aux musulmans et le Saint-Sépulcre aux chrétiens. Une fois encore, la papauté refuse : les lieux saints doivent se conquérir par les armes, non par la négociation ! Frédéric II est excommunié. Et, de nouveau, on lance une croisade.
C'est cette fois Saint Louis, le bon roi de France, qui vient combattre ces « chiens d'infidèles ». En réalité, le grand homme est le plus nul des stratèges !
Saint Louis-né comprend pas les réalités du Moyen-Orient. Ses objectifs sont inaccessibles avec les moyens dont il dispose. Son armée est très puissante, mais il veut pousser jusqu'au Caire, s'enlise dans le delta égyptien et est fait prisonnier avec tous ses chevaliers, puis libéré contre une lourde rançon. Les mamelouks turcs en profitent pour instaurer un régime militaire en Egypte, tandis que, de leur côté, les Mongols prennent Bagdad. .. Quelques années plus tard, Saint Louis revient à la tête d'une ultime croisade et débarque à Tunis, où il meurt. Cette fois, les mamelouks, qui ont unifié l'Egypte et la Syrie, veulent en finir. En 1291, la citadelle d'Acre, encore tenue par les Templiers, est prise. Les Francs sont définitivement chassés. Les Etats latins, éliminés. C'est la fin de l'épisode occidental du Moyen-Orient.
Ouf ! Ensuite, les Turcs prendront Constantinople en 1453, et l'Empire ottoman, qui dominera le Moyen-Orient jusqu'en 1918, déclinera. Il ratera même la révolution industrielle.
A partir du 16ème siècle, le grand commerce se détourne de la Méditerranée. A l'écart des courants dominants d'échanges, le monde musulman reste dans l'ancienne économie, tandis que l'Occident se déploie dans le monde entier et dans les Amériques. La chape impériale, militaire et religieuse qui étouffe les sociétés musulmanes empêche le développement des bourgeoisies et le décollage économique. Les conséquences des croisades sont désastreuses pour le Moyen-Orient.
Elles ne sont pas seulement économiques.
En effet. Ce passé a engendré une méfiance durable à l'égard de l'Occident. Comme l'a dit l'écrivain Amin Maalouf, « il est clair que l'Orient arabe voit toujours en l'Occident un ennemi naturel ». N'oublions pas que les nationalismes arabes se sont fondés contre l'Europe et contre Israël, greffon qui, toutes comparaisons gardées, suscite autant d'hostilité que jadis les Etats latins. Pour avoir vécu vingt et un ans au Moyen-Orient, je peux témoigner que ce passé demeure vivace dans l'esprit des jeunes générations. Les croisades ne font plus partie de notre présent ; elles sont pour nous un épisode d'un passé révolu. Les Arabes, eux, n'en ont pas oublié le prix.
18:53
Écrit par Patrice
dans Général |
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Commentaires
Merci au vif/l'express pour son initiative et à Georges Tate d'avoir donné son éclairage sur le passé des croisades dont la scolarité occidentale n'a gardé que le côté épique et chevaleresque. C'est dire la honte ressentie et soigneusement cachée au travers de " l'histoire et l'histoire qu'on en fait"!
À la lecture du témoignage de G. Tate, je comprends mieux aujourd'hui une certaine belligérance voire une belligérance certaine du monde arabo musulman à l'égard de l'Occident "bien pensant".
Je comprends aussi ma propre position, teintée, si je puis me permettre, sur celle d'Érasme refusant de prendre parti (contre Martin Luther, par ex) et préférant ainsi garder le lien avec tous; c'est pour ma part et dans ma compréhension la position humaniste la plus ouverte...
Merci à vous et j'espère encore avoir le plaisir de lire d'autres témoignages de ce type...
Écrit par : serge hotelet | 29.04.2011
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