07.10.2007

Il a été assassiné le 9 octobre 1967 (2)


Du "Granma" à la révolution cubaine


« La révolution n'est pas une pomme qui tombe quand elle est mûre! Vous devez la faire tomber, et ce fut précisément notre rôle historique. "Che Guevara, interview à Libération (Algérie), mars 1965."


Au cours de l'été 1955, à 27 ans, E.Guevara prend contact au Mexique avec un groupe de jeunes exilés cubains. Parmi ces derniers, il se lie d'amitié avec Fidel Castro, dirigeant du Mouvement du 26 Juillet (M-26-7) et révolutionnaire alors aux idées démocratiques petites-bourgeoises radicales. Ce dernier, peu de temps auparavant, avait tenté sans succès de renverser la dictature cubaine de Fulgencio Batista. Ayant attaqué une caserne de l'armée cubaine, les camarades de Castro sont décimés, emprisonnés et torturés. Castro sera également emprisonné, mais Batista, voulant donner une image plus "propre" de son régime, amnistie et libère Fidel. Il s'en mordra les doigts... A peine installé au Mexique, Castro décide de rassembler un groupe de cubains, de les armer, de les entraîner et de débarquer à Cuba. A cette époque, cette île était une semi-colonie économique et politique américaine (surnommée le "bordel et le casino" des riches américains). Batista y régnait sans partage, faisant régner une terreur dictatoriale qui coûtera 20.000 morts en 10 ans. A l'image du reste du continent, l'île compte près de 80% d'analphabètes, pratiquement pas d'écoles et d'hôpitaux, les paysans vivent pour la plupart dans des huttes et souffrent chroniquement de la famine.


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Maison cubaine sous Batista


La compréhension de la profonde unité d'intérêts qui lie les révolutionnaires du continent et sa sympathie envers la cause des exilés cubains pousse Guevara à rejoindre sans hésiter l'expédition de Castro, d'abord en qualité de médecin, puis, en qualité de combattant. Comme il le rappela lui-même: "J'ai parlé pendant toute une nuit avec Fidel et, le lendemain matin, j'étais déjà le médecin de la future expédition." Désormais, pour ce groupe de cubains, et, plus tard, pour le monde entier, Ernesto deviendra "El Che «Guevara". «Che!» est un mot, une interjection dans le langage parlé typiquement argentin (comme «hé!») et dont Guevara usait également lorsqu'il parlait. D'où ce surnom désormais célèbre et inséparable de son nom.


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Ernesto Guevara et Fidel Castro


Le 25 novembre 1956, 82 révolutionnaires s'embarquent avec armes et bagages dans un vieux yacht appelé «Granma». Objectif: libérer Cuba! Mais, débarqués le 2 décembre après une traversée chaotique, les guérilleros sont attaqués par l'armée le 5 décembre à Alegria del Pio et sont littéralement massacrés: plus de 60 guérilleros sont tués ou faits prisonniers.


Le 21 décembre, les rares survivants implantent, avec de grandes difficultés et après plusieurs échecs, un premier foyer de guérilla dans la zone montagneuse du sud-est de l'île, la Sierra Maestra. Dans ces montagnes, ils se lieront profondément avec les paysans pauvres, étonnés de voir des gens en armes leur payer la nourriture et les traiter avec respect. Mieux, les guérilleros ouvrent des écoles et soignent les paysans malades et blessés. Le Che se dépensera sans compter. L'absence de rasoirs fait que les guérilleros se laissent pousser la barbe et les cheveux et très vite on les surnomme partout «los barbudos» (les barbus).


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Des barbudos dans la Sierra Maestra


La paysannerie cubaine est en grande partie composée d'ouvriers agricoles, obligés de vendre leur force de travail contre un faible salaire dans les vastes plantations de canne à sucre des entreprises US et des grands propriétaires terriens. En dehors des périodes de récolte, ils étaient voués au chômage et à la misère. Ce fait donnera donc très tôt un caractère nettement prolétarien à la révolution et amènera, déclare Guevara, «une prolétarisation de notre pensée». En effet, pour les jeunes intellectuels de la ville (composante essentielle parmi les premiers guérilleros de Castro), le contact direct avec la vie du peuple le plus exploité sera bénéfique: beaucoup de guérilleros comprennent que la révolution ne pourra pas être seulement politique, mais également sociale. Dans ses «Souvenirs de la guerre révolutionnaire», le Che relate ainsi ce fait: «Cette conscience que nous avions de la nécessité d'un changement définitif dans la vie du peuple commençait à prendre corps. L'idée de la réforme agraire se fit plus impérieuse et la communion avec le peuple cessa d'être une théorie pour devenir à tout jamais une partie de notre être. La guérilla et les masses paysannes, petit à petit, se fondaient en un tout homogène, sans qu'il soit possible de dire à quel instant précis de la longue route se produisit la fusion».


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Monument à La Havane


L'attitude de «l'Armée rebelle» de Castro suscite la sympathie, puis l'adhésion totale; beaucoup de paysans s'engagent dans la guérilla dont les rangs sont également grossis par l'arrivée de révolutionnaires des villes. Car, et c'est important, la guérilla est également en contact étroit avec les organisations révolutionnaires citadines. Le 17 janvier 1957, «l'Armée rebelle» remporte sa première victoire. En juillet 1957, du fait de ses capacités militaires autant que politiques, le Che est nommé «commandant» et dirige une colonne de guérilla. «L'Armée rebelle» étend largement son territoire au sein duquel elle installe des services d'approvisionnement, des cliniques, des fabriques d'armes, de petites industries, une boulangerie, une imprimerie, des stations radio, instaure des lois et mène un réforme agraire (expropriant les grands propriétaires terriens), bref, c'est un mini-Etat qui se met en place, ouvrant une situation de double pouvoir territorial. La constitution d'un territoire "sanctuaire" permet à la guérilla de se doter d'une base d'opérations d'où elle pratique des sorties et des raids en territoire ennemi.


La Havane 1959


La Havane - Janvier 1959


En avril 58, une grève générale échoue dans les villes, apportant un recul à la lutte. Analysant les causes de l'échec, le Che souligne «On a ignoré l'importance de l'unité ouvrière et on n'a pas essayé à ce que les travailleurs, dans l'exercice même de leurs activités révolutionnaires, choisissent le moment précis». Profitant que les voies d'approvisionnements et de communications de la guérilla avec les villes sont momentanément coupées, l'armée lance le 24 mai une vaste offensive qui se solde, elle aussi, par un échec. Les guérilleros en profitent alors pour lancer à leur tour une contre-offensive généralisée vers le 19 juin. Malgré ses 70.000 soldats (les guérilleros et les milices citadines ne compterons jamais plus de 5.000 hommes et femmes en armes), malgré l'aide américaine en armes, munitions et instructeurs, l'armée de Batista, à partir de l'automne 1958, ira de défaites en défaites. Le 29 décembre 1958, la colonne du Che, après 50 jours de marche à travers 677Km, libère au cours d'une bataille décisive la ville de Santa Clara. Les trois quarts du territoire cubain sont aux mains des révolutionnaires. Dans les villes, l'agitation des étudiants et des ouvriers contre le régime ne faiblit plus. Enfin, les 1 et 2 janvier 1959, dans une action conjuguant grève générale des travailleurs dans les villes et offensive générale des colonnes de «l'Armée rebelle», le régime de Batista (en fuite) est renversé. Les 3 et 4 janvier, les guérilleros entrent triomphalement à La Havane où la grève des travailleurs et l'action de leurs milices avait empêché un coup d'état mené par des restes de l'armée du dictateur. Sur la route de La Havane, le Che est interpellé par un guérillero qui demande à pouvoir renter chez lui sous prétexte que «nous avons gagné la révolution». Le Che refuse sèchement: «Nous avons gagné la guerre, mais la révolution ne fait que commencer»...


Che&Fidel


A SUIVRE...

19:50 Écrit par Patrice dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire |  Facebook |

Il a été assassiné le 9 octobre 1967.


Dans deux jours, nous commémorerons le quarantième anniversaire de la mort d'Ernesto Guvara, dit le "Che".
Ce blog, pendant plusieurs jours, parfois peut-être entrecoupé d'autres messages liés à l'actualité immédiate, vous relatera la vie et la pensée de Guevara.
Le texte est d'Ataulfo Riera que vous pouvez trouver, dans son intégralité, sur le site de la LCR-La Gauche. Nous ne doutons pas que certains impatients vont s'y précipiter. Les autres pourront suivre tout l'article, au jour le jour, grâce au tag "Histoire"

http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?option=com_sectio...


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Qui était Che Guevara?


Après une longue période d'oubli, son visage semble omniprésent: sur des affiches, des badges, des livres, des t-shirts, des CD... La réapparition du portrait d'Ernesto Guevara, dit « El Che «, révolutionnaire d'origine argentine, démontre que le mythe né il y a 30 ans est loin d'avoir disparu. Mais, au-delà du mythe du rebelle éternellement jeune (dont beaucoup en ont fait une image «sainte» et inoffensive), au-delà de toute la récupération bassement commerciale dont le Che est actuellement l'objet, c'est l'homme, le révolutionnaire et le théoricien marxiste qu'il nous faut (re)découvrir. Personnage historique et non image légendaire, l'histoire et l'oeuvre de Che Guevara est importante à connaître. Sa vie, son oeuvre est une source d'exemples, d'enrichissements théoriques et pratiques non seulement de par les succès qu'il a connu, mais également de par ses échecs et ses erreurs. Loin de tout culte de la personnalité, nous voulons restituer ici la vie et l'oeuvre d'un révolutionnaire hors du commun.


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1. La jeunesse d'un révolutionnaire


uillet 1997, au sud de la ville de Santa Cruz, en Bolivie, une équipe de chercheurs cubano-bolivienne vient de mettre à jour les ossements d'un groupe de guérilleros morts il y a 30 ans. Les restes de Che Guevara sont identifiés et transférés en grande pompe à Cuba. Soixante neuf ans plus tôt, le 14 juin 1928 à Rosario de la Fe, petite ville argentine, naissait Ernesto Guevara Lynch de la Serna. La famille Guevara était relativement aisée, mais le futur révolutionnaire baignait malgré tout dans une atmosphère nettement progressiste. Comme le relate Ricardo Rojo, un ami de la famille: « passion de la justice, haine du fascisme, indifférence religieuse, intérêt pour la littérature et amour de la poésie, méfiance envers l'argent «, telles était les idées des parents du Che. Souffrant de graves crises d'asthme, le jeune Guevara s'astreint à pratiquer intensivement des sports physiquement durs comme le rugby et l'escalade. Lecteur assidu (de Gandhi, Jack London, Freud et Rousseau notamment), Ernesto s'engage dans des études de médecine. Le goût du voyage et de la découverte, le désir de soulager les maladies également, le pousse, à 23 ans, avec un ami médecin (Alberto Granado) à parcourir pendant 8 mois le continent latino-américain. En 1953, son diplôme de médecin en poche, il repart sur les routes.


Ernesto


Le Che au temps de son périple en Amérique latine


Ces deux voyages lui font se confronter de manière brutale à l'immense misère qui frappe les peuples latino-américains, misère décrite de manière sans égale par E.Galéano dans les «Veines ouvertes de l'Amérique Latine». Dans un discours prononcé en 1960, Guevara reviendra sur cette étape importante de sa vie: « Les conditions dans lesquelles j'avais voyagé m'avaient fait entrer en contact étroit avec la misère, la faim et la maladie. Je me rendis compte que j'étais incapable, faute de moyens, de soigner les enfants malades et j'eus sous les yeux la dégradation provoquée par la sous-alimentation et la répression constante. Je pus ainsi réaliser qu'il y avait des choses tout aussi importantes dans la vie que de devenir un chercheur illustre ou de contribuer magnifiquement à la science médicale: et c'était d'aider ces gens."


Galéano


Eduardo Galéano


Cette prise de conscience de la souffrance et de l'exploitation subies par les masses populaires, écrasées par de sanglantes dictatures, amène le Che à s'intéresser activement aux événements politiques. Arrivé au Guatemala en décembre 1953 (après avoir transité par la Bolivie où une révolution ouvrière avait battu l'armée de ce pays), il est pour la première fois directement confronté à l'impérialisme US. Le gouvernement du progressiste modéré Jacobo Arbenz initiait une série de réformes sociales dans ce pays. Des terres ont été redistribuées aux paysans, terres appartenant à l'United Fruit, firme américaine toute puissante. Cette dernière obtient l'appui du gouvernement américain qui autorisa la CIA à organiser un putsch pour renverser le gouvernement. Le 18 juin, des mercenaires armés et entraînés par la CIA envahissent le pays. Le fait que l'armée d'Arbenz se refusera à armer le peuple précipitera la chute de son gouvernement. Le Che, qui participera activement à la résistance contre le putsch, est contraint de se réfugier au Mexique. Dans sa brève présence au Guatemala, à travers sa compagne Hilda Gadea, militante communiste, il prend connaissance et adhère sans réserves aux idées de Marx, Engels et Lénine. De cette expérience guatémaltèque, il retient également que les voies légales et réformistes ne mènent nulle part: seule une révolution sociale radicale peut permettre de mettre fin définitivement à l'exploitation et à la misère, ainsi qu'à la domination impérialiste des USA. Ernesto Guevara était devenu un révolutionnaire. Sa réflexion le pousse également à comprendre qu'il fallait lutter collectivement et savoir mobiliser les masses pour réussir la révolution. Dans un discours prononcé en 1960, il se souviendra de ses réflexions tirées de son expérience guatémaltèque: « Je me suis rendu compte de quelque chose d'essentiel: c'est que pour être révolutionnaire, ce qu'il faut avant tout, c'est faire la révolution. L'effort isolé, l'effort individuel, la pureté des idéaux (...) tout cela ne sert à rien si on agit seul, solitaire (...).Pour faire la révolution, il faut (...) tout un peuple qui se mobilise (...) «. Ce peuple, Guevara allait le trouver à Cuba...


Jacobo Arbenz


Jacobo ARBENZ


A suivre...

00:46 Écrit par Patrice dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire |  Facebook |

20.08.2007

Pour comprendre...


Karl Marx a dit: "Celui qui ne connait pas l'histoire est condamné à la revivre"
Que dire quand l'histoire a été on ne peut plus volontairement falsifiée ?
Nous allons reproduire l'intégralité d'un entretien accordé au Vif/L'Express du 28 février 2003 par Georges TATE. Il n'a rien perdu, hélas, de sa cruelle actualité.
Le texte est assez long mais il vaut la peine d'être lu jusqu'au bout. Du moins pour ceux qui ne veulent pas mourir idiot.Les commentaires et les questions de l'hebdomadaire sont en italique.

LES CROISES PILLAIENT, VIOLAIENT, MASSACRAIENT,...


Croisades


Ce sont de vieux mots, dont nous reviennent aujourd'hui d'inquiétants échos: guerre sainte, infidèles, délivrer les lieux saints, libérer Jérusalem...
En ce temps-là , c'était nos ancêtres, les Francs, qui les employaient, au nom d'une certaine idée de la chrétienté .
Le Moyen-Orient était devenu arabe, bientôt musulman. Cette réalité leur était insupportable... Des croisades, nos livres scolaires ont retenu des enluminures, l'image des preux chevaliers. Le regard que porte Georges Tate est bien différent : de toute l'histoire du Moyen-Orient, l'épisode chrétien fut l'un des plus noirs. Et nous n'avons pas fini d'en mesurer les effets...


Georges Tate
Georges Tate


Il vit entre deux mondes, l'Europe et le Moyen-Orient, et entre deux passions, l'histoire et l'archéologie. Professeur à l'université de Versailles, il a passé plus de vingt ans à Beyrouth et à Damas et dirigé les fouilles faites en Syrie dans la région dite des « villes mortes » . Autant dire que Georges Tate a toujours occupé un poste d'observateur (il est aussi l'auteur de L'Orient des croisades, Gallimard/ Découvertes). (...)


Pendant plus de mille ans, le Moyen-Orient a été le lieu d'affrontements entre Occident et Orient, entre chrétiens et musulmans. On ose à peine employer ce terme, mais il s'agissait bien d'un choc de civilisations.


On peut le dire, en effet. Le Moyen-Orient, région de toutes les origines, fut aussi le lieu de tous les affrontements. A la mort de Mahomet, en 632, au moment où l'islam se développe en Arabie, la Méditerranée orientale fait partie de l'empire de Constantinople : né du partage de l'Empire romain en deux, cet Empire « byzantin » est un empire chrétien, grec et riche, qui comprend de grandes villes construites en pierre ; mais il est affaibli par un siècle de guerres avec l'Empire perse, et profondément divisé par des querelles théologiques sur la nature du Christ.
C'est dans ce contexte que les descendants de Mahomet entreprennent la conquête du Moyen-Orient. Après les quatre califes « bien guidés », successeurs directs du Prophète, viennent les Omeyyades, qui s'installent à Damas, puis les Abbassides, qui créent une nouvelle capitale en Mésopotamie : Bagdad. L'Empire byzantin se replie sur l'Anatolie, avec Constantinople comme centre.


constantinople


Constantinople


Les Arabes, qui envahissent la Syrie, la Mésopotamie, la Palestine, sont plutôt bien reçus par les populations.


Les Arabes leur apparaissent comme des libérateurs, alors que les Byzantins les étouffaient sous de lourds tributs. Progressivement, le grec, que l'on parlait jusque dans les campagnes syriennes, est délaissé au profit de l'arabe. A cette époque, le monde islamique, qui s'étend de l'Inde à l'Espagne, est florissant : les arts, les sciences se développent ; on y pratique une vraie tolérance religieuse, alors qu'en Europe les hérétiques sont hors la loi. Les Arabes ne cherchent pas à convertir à l'islam, quand Charlemagne convertit les peuples vaincus par la force.Ils accordent un statut légal aux chrétiens et aux juifs de Syrie et de Palestine. A Damas et à Jérusalem, ces derniers accèdent librement à leurs lieux de culte. Dans les mêmes villes, ils fréquentent des lieux de culte voisins, certaines églises ayant même été partagées au lendemain de la conquête.


Chrétiens, juifs et musulmans priant dans les mêmes lieux, cela fait rêver...


En fait, dans les pays de vieille civilisation comme l'Irak et la Syrie, l'islamisation a été lente. A la fin du 11ème siècle, il y a encore beaucoup de chrétiens au Moyen-Orient, en Egypte notamment... Les califes n'ont pas construit un Etat centralisé permettant de maîtriser un territoire aussi vaste. Le monde musulman s'est donc fragmenté à la suite de querelles religieuses (entre sunnites et chiites) et de séparatismes régionaux. En Egypte, les Fanmides (chiites) se proclament califes et fondent Le Caire. Et les Turcs, convertis à l'islam, eux aussi, mais sunnite, entrent à Bagdad (1055) et, après une tentative unitaire, se divisent à leur tour.


A ce moment-là, l'Occident, lui, sort tout juste de la longue nuit des invasions


L'Occident est alors un monde primitif, avec ses châteaux en bois, ses petits seigneurs, ses chevaliers, et ses paysans pauvres et assujettis. Mais il se redresse lentement et regarde vers l'Orient. A l'époque, les pèlerinages attirent des foules : vers 1064, près de 12 000 personnes se rendent à pied à Jérusalem avec l'évêque Gûnther. A cause des Turcs, l'accès à la ville sainte est temporairement difficile. D'où l'idée d'aller la « libérer ». En fait, en lançant son fameux appel à la croisade en 1095, le pape Urbain II conçoit un projet de plus vaste envergure : ras- sembler, en une grande expédition, les chevaliers indisciplinés et remettre de l'ordre dans la chrétienté. Aux croisés il offre la rémission des péchés et la suspension de toutes les actions menées contre eux en justice. Des milliers de gens répondent à l'appel. Ils marchent d'abord vers Constantinople, à la consternation des Byzantins, qui voient en eux des barbares nombreux comme des sauterelles et des hérétiques. L'empereur byzantin Alexis Ier leur fait jurer de rendre à l'empire les territoires reconquis sur les Arabes qui lui avaient appartenu. Ils ne tiendront pas parole.


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Urbain II prêchant la croisade


Car ces bons chrétiens de croisés se comportent comme des sauvages.


Pour eux, seuls comptent la foi, le salut et la force. Disons-le franchement : notre historiographie a longtemps occulté la réalité de ces expéditions, en insistant sur leur aspect héroïque. Les croisés se sont comportés comme des sauvages sanguinaires, qui pillaient, violaient, massacraient. Pour les Byzantins et les musulmans, les croisades représentent la barbarie. En Rhénanie, ils exterminent les juifs, qu'ils tiennent pour les assassins du Christ. Partout, ils commettent des carnages massifs. Jusque-là, entre Byzantins et Arabes, on ne se ménageait pas, mais on échangeait tout de même les prisonniers, on passait des accords. Rien de tel avec les croisés. Il leur est même arrivé de pratiquer l'anthropophagie.


Anthropophages, les croisés !


Dans la première croisade, il existe des Tafurs, dont les prédicateurs prônent le dénuement : ils combattent avec des bâtons et massacrent systématiquement les musulmans. Quand les habitants d'une ville du nord de la Syrie (Maara) se rendent, les croisés les exterminent tous ; pressés par la famine, ils font cuire les corps des hommes et des enfants. Les auteurs latins en parlent très explicitement.


Quand ces agréables personnages arrivent à Jérusalem, trois ans après le début de la croisade, ils ne font pas non plus dans la dentelle, n'est-ce pas ?


La ville resplendit sous le soleil, comme une image de la Jérusalem céleste. Pour eux, c'est un éblouissement. La Jérusalem céleste ne doit-elle pas descendre, à la fin des temps, sur la Jérusalem terrestre ? Qui meurt à Jérusalem est ainsi assuré d'être auprès du Christ lors du Jugement dernier. Pieds nus, 12 000 hommes décharnés défilent autour des murailles, persuadés que Dieu, comme à Jéricho, les fera s'effondrer. En vain. Ils prennent alors la ville d'assaut. Pendant deux jours, c'est un bain de sang inouï. Musulmans et juifs sont passés au fil de l'épée ou brûlés... Les Francs éprouvent une véritable haine de tout ce qui n'est pas soi. Ils pensent qu'en tuant l'infidèle ils gagnent le paradis.


jerusalem


Prise de Jérusalem par les croisés (1099)


On a déjà entendu cela quelque part...Cinq États latins sont alors créés en territoire musulman, dont le royaume de Jérusalem qui occupe grosso modo le territoire actuel d'Israël et de la Palestine.


Les Francs s'installent dans les villes, la campagne restant musulmane. Dans les royaumes, on reproduit le modèle féodal de la monarchie occidentale : un roi, des seigneurs locaux, une hiérarchie ecclésiastique qui s'arroge les églises, au mépris des chrétiens d'Orient, considérés eux aussi comme des hérétiques (au bout de trois générations, ces derniers s'allieront avec les musulmans). Faibles en nombre (120 000 personnes environ), les Francs se replient dans leurs châteaux et s'appuient sur leur armée, dont les fameux Templiers. Les Etats latins sont des greffons dans un monde résolument hostile.


Et, dès lors, les musulmans feront tout pour tes rejeter.


Oui. L'un des Etats francs, le comté d'Edesse, tombe aux mains des musulmans. L’Europe s'affole. Saint Bernard prêche une deuxième croisade. Il professe une doctrine que nous qualifierions d'intégriste : « II vaut mieux que les païens soient tués plutôt que de laisser la menace que représentent les pécheurs au-dessus de la tête des justes », écrit-il dans De lande novae militiae


Saint Bernard


Saint Bernard prêche la 2ème croisade


Voilà une sainte icône qui tombe...


La deuxième croisade échoue. Pour les musulmans, les Francs ne sont plus invincibles ! Un vieux devoir oublié resurgit : le jihad. L'émir Nur ed-Din en fait la base de son idéologie politique : Jérusalem est une terre sainte de l'islam ; il faut reconquérir les territoires perdus de l'islam en réalisant son unité politique. Au nom du jihad, Nur ed-Din reconquiert le comté d'Edesse, unifie la Syrie où, à côté des mosquées, il fonde, comme institutions d'Etat, des écoles coraniques, des madrasas. Saladin, fils d'un lieutenant de Nur ed-Din qui s'est emparé de l'Egypte, reprend lui aussi l'idée de guerre sainte.


Saladin est devenu un symbole à la fois pour les musulmans et pour les Occidentaux.


Après coup, les chrétiens en ont fait le modèle du roi chevaleresque, de l'ennemi que l'on respecte. On a même prétendu qu'avant de mourir il s'était converti au christianisme, ce qui est faux. Partout, Saladin proclame le jihad, et la nécessité de rejeter les Francs à la mer. A Hattin, en 1187, avec ses 60 000 guerriers, il écrase les Francs. Il ne leur reste que leurs forteresses. Saladin les reprend une par une. Parmi elles, Jérusalem : Saladin ne veut pas se venger du massacre accompli autrefois par les croisés. Il fait sortir les chrétiens, les obligeant à payer un prix pour se racheter, payant lui-même le rachat de nombreux chrétiens. Il rouvre les mosquées, ferme le Saint-Sépulcre... Une fois encore, l'Europe s'émeut.


X-Saladin


Saladin

Et c'est reparti pour une nouvelle croisade, que lancent de concert les rois Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste.


Elle se conclut par une trêve qui garantit la liberté des pèlerinages, en particulier le libre accès de Jérusalem aux chrétiens. Que les chrétiens viennent au Saint-Sépulcre, les musulmans n'en ont cure. Mais ils ne veulent plus d'une puissance militaire occidentale sur leurs terres. Cela n'est pas négociable. Pourtant, en Occident, le pape s'obstine. La quatrième croisade est détournéecontre... les Byzantins : les croisés pillent Constantinople (1204) ! Quant à la cinquième croisade, en 1217, elle vise l'Egypte, que l'on échangera contre l'ancien royaume de Jérusalem. Mais le légat du pape réclame la création d'un Etat franc en Egypte. Et la croisade tourne au désastre... L'empereur germanique Frédéric II, au terme de la croisade suivante, apporte un espoir de solution en négociant un accord sur Jérusalem donnant les mosquées d'Omar et al-Aqsa aux musulmans et le Saint-Sépulcre aux chrétiens. Une fois encore, la papauté refuse : les lieux saints doivent se conquérir par les armes, non par la négociation ! Frédéric II est excommunié. Et, de nouveau, on lance une croisade.


C'est cette fois Saint Louis, le bon roi de France, qui vient combattre ces « chiens d'infidèles ». En réalité, le grand homme est le plus nul des stratèges !


Saint Louis-né comprend pas les réalités du Moyen-Orient. Ses objectifs sont inaccessibles avec les moyens dont il dispose. Son armée est très puissante, mais il veut pousser jusqu'au Caire, s'enlise dans le delta égyptien et est fait prisonnier avec tous ses chevaliers, puis libéré contre une lourde rançon. Les mamelouks turcs en profitent pour instaurer un régime militaire en Egypte, tandis que, de leur côté, les Mongols prennent Bagdad. .. Quelques années plus tard, Saint Louis revient à la tête d'une ultime croisade et débarque à Tunis, où il meurt. Cette fois, les mamelouks, qui ont unifié l'Egypte et la Syrie, veulent en finir. En 1291, la citadelle d'Acre, encore tenue par les Templiers, est prise. Les Francs sont définitivement chassés. Les Etats latins, éliminés. C'est la fin de l'épisode occidental du Moyen-Orient.


Ouf ! Ensuite, les Turcs prendront Constantinople en 1453, et l'Empire ottoman, qui dominera le Moyen-Orient jusqu'en 1918, déclinera. Il ratera même la révolution industrielle.


A partir du 16ème siècle, le grand commerce se détourne de la Méditerranée. A l'écart des courants dominants d'échanges, le monde musulman reste dans l'ancienne économie, tandis que l'Occident se déploie dans le monde entier et dans les Amériques. La chape impériale, militaire et religieuse qui étouffe les sociétés musulmanes empêche le développement des bourgeoisies et le décollage économique. Les conséquences des croisades sont désastreuses pour le Moyen-Orient.


Elles ne sont pas seulement économiques.


En effet. Ce passé a engendré une méfiance durable à l'égard de l'Occident. Comme l'a dit l'écrivain Amin Maalouf, « il est clair que l'Orient arabe voit toujours en l'Occident un ennemi naturel ». N'oublions pas que les nationalismes arabes se sont fondés contre l'Europe et contre Israël, greffon qui, toutes comparaisons gardées, suscite autant d'hostilité que jadis les Etats latins. Pour avoir vécu vingt et un ans au Moyen-Orient, je peux témoigner que ce passé demeure vivace dans l'esprit des jeunes générations. Les croisades ne font plus partie de notre présent ; elles sont pour nous un épisode d'un passé révolu. Les Arabes, eux, n'en ont pas oublié le prix.

18:53 Écrit par Patrice dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : histoire |  Facebook |

21.06.2006

SAFEA Houdeng: un lieu magique va disparaître.


Tapez SAFEA sur votre moteur de recherches et visitez, virtuellement, cette ancienne usine d'engrais azoté. Vous n'avez plus d'autre choix d'ailleurs, l'épuration, entendez démolition et décontamination, a commencé ce 20 juin par le dynamitage de l'ancienne tour de dilution et l'abbatage du bâtiment Linde.
Un peu d'histoire
La Société Anonyme de Fabrication d'Engrais Azoté (SAFEA) a été construite entre juillet 1929 et septembre 1932 par les Usines Gustave Boël (UGB) et l'Union Chimique Belge (UCB. Dans les années 30, l'usine se chargeait de l'épuration du gaz qui provenait des fours à coke d'UGB. Une partie de l'énergie calorifique était ensuite utilisée pour la verrerie Glaver.
Ce n'est que dans les années 40 que la production d'engrais a réellement débuté. Elle s'est poursuivie jusqu'en 1978, date à laquelle l'usine a fermé du jour au lendemain.
Depuis lors, le site de la SAFEA était resté à l'abandon. Vers 1988, il est racheté par UGB, elles-mêmes reprises par Duferco en 1999. La Spaque (Société Publique d'Aide à l'Environnement) rachète alors les 24 hectares pour les dépolluer (présence de goudrons, de sulfates, d'ammonium, de cyanures, d'huiles minérales, d'hydrocarbures aromatiques monocycliques et polycycliques,... sans compter l'amiante présent dans les bâtiments)

Un gâchis patrimonial
Malgré l'intérêt architectural, reconnu par la Région wallonne, décision fut prise de raser pour étendre Garocentre. SAFEA eut pourtant pu compléter heureusement les trésors de l'entité louvièroise (cantine des Italiens, ascenseurs hydrauliques, Strépy-Thieu, ...)
Mais non, rentabilité quand tu nous tiens ! C'est donc, une fois de plus, un peu de notre patrimoine, un peu de notre mémoire et un plus touristique qui disparaît. Mais les hommes politiques sont contents. Ce sont "des chantiers positifs et encourageants" déclare Willy Taminiaux, bourgmestre de La Louvière.

Un gâchis financier
Le coût à charge de la Région wallonne, de l'IDEA et du Feder, c'est à dire à notre charge, est estimé entre 4 et 10 millions d'euros selon les sources. Est-ce vraiment normal que le privé pollue sans vergogne pour empocher un maximum de bénéfices et que le public, nous, règle la note ? Poser la question, c'est y répondre
D'autant que la Spaque ne va pas avoir la tâche facile: UCB lui a refusé l'accès à ses archives ! Sont pas au bout de leurs surprises les dépollueurs.

Pollueurs, payeurs !
UCB n'est pas vraiment une entreprise en difficulté. Elle emploie plus de 8500 personnes dans plus de 40 pays et a réalisé un bénéfice de 389 millions d'euros en 2004.Sa valeur boursière est d'environ 5,5 milliards d'euros.
La famille Boël, quant à elle, arrive en 12è position des familles les plus riches de Belgique. "L'Etat est généreux. Les gens ont la vie facile" a déclaré Pol Boël, ancien sénateur libéral et ancien administrateur délégué de la SAFEA à Trends Tendance le 19 mai 2005. Généreux pour quelle catégorie de gens, Monsieur Boël ? Pas pour les travailleurs, en tous cas.
Enfin, les Janssen, qui contrôlent l'UCB, fondée en 1928, par Emmanuel Janssen, ils se classent 10è du même classement.
Allez, à vot'bon coeur, m'sieur, dame.

03:08 Écrit par Patrice dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : histoire |  Facebook |

15.06.2006

la Charte de Quaregnon (1893)


Charte de Quaregnon

1. - Les richesses, en général, et spécialement les moyens de production, sont ou des agentsnaturels ou le fruit du travail — manuel et cérébral — des générations antérieures, aussi bienque de la génération actuelle; elles doivent, par conséquent, être considérées comme lepatrimoine commun de l'humanité.
2. - Le droit à la jouissance de ce patrimoine, par des individus ou par des groupes, ne peutavoir d'autre fondement que l'utilité sociale, et d'autre but que d'assurer à tout être humain, laplus grande somme possible de liberté et de bien-être.
3. - La réalisation de cet idéal est incompatible avec le maintien du régime capitaliste, quidivise la société en deux classes nécessairement antagonistes: l'une, qui peut jouir de lapropriété, sans travail; l'autre, obligée d'abandonner une part de son produit à la classepossédante.

Grève de mineurs en 1906
4. - Les travailleurs ne peuvent attendre leur complet affranchissement que de la suppressiondes classes et d'une transformation radicale de la société actuelle. Cette transformation ne serapas seulement favorable au prolétariat, mais à l'humanité toute entière; néanmoins, commeelle est contraire aux intérêts immédiats de la classe possédante, l'émancipation destravailleurs sera essentiellement l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.
5. - Ils devront avoir pour but, dans l'ordre économique, de s'assurer l'usage libre et gratuit detous les moyens de production. Ce résultat ne pourra être atteint, dans une société où le travailcollectif se substitue de plus en plus au travail individuel, que par l'appropriation collectivedes agents naturels et des instruments de travail.
6. - La transformation du régime capitaliste en régime collectiviste doit nécessairement êtreaccompagnée de transformations corrélatives :
a) Dans l'ordre moral, par le développement des sentiments altruistes et la pratiquede la solidarité;
b) Dans l'ordre politique, par la transformation de l'État en administration deschoses.
7. - Le socialisme doit donc poursuivre simultanément l'émancipation économique, morale etpolitique du prolétariat. Néanmoins, le point de vue économique doit être dominant, car laconcentration des capitaux entre les mains d'une seule classe constitue la base de toutes lesautres formes de sa domination.
Pour la réalisation de ces principes,
Le Parti ouvrier déclare,
1. Qu'il se considère comme le représentant, non seulement de la classe ouvrière,mais de tous les opprimés, sans distinction de nationalité, de culte, de race ou desexe;
2. Que les socialistes de tous les pays doivent être solidaires, l'émancipation destravailleurs n'étant pas une œuvre nationale, mais internationale ;
3. Que, dans leur lutte contre la classe capitaliste, les travailleurs doivent combattrepar tous les moyens qui sont en leur pouvoir, et, notamment, par l'action politique,le développement des associations libres et l'incessante propagation des principessocialistes.

01:59 Écrit par Patrice dans Général | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : histoire |  Facebook |